Une Façon originale de se regarder

Denis Gratton, Le Droit Ottawa-Hull

 © 2001 Michel Lafleur, Le Droit

© 2001 Michel Lafleur, Le Droit

Louise Levergneux sait qu’elle ait originale, sinon unique, grâce a sa collection de photographies de plaques d’égout.

Artiste, créatrice, archiviste passionnée. Tous ces titres lui collent à la peau.

De dire que Louise Levergneux, 46 ans, d’Ottawa, est une originale serait un euphémisme. Les collections et les oeuvres de cette artiste franco-ontarienne sont d’une originalité inégalée. Prenons par exemple sa dernière obsessions, sa dernière collection.

Mme Levergneux photographie depuis quelques années des couvercles d’égout. Ou des plaques d’égout. Je ne connais pas le mot officiel de ces trucs. Mais oui, il s’agit bien de ces couvercles de métal installés dans les rues pour recouvrir les bouches d’égout.

Alors depuis quelques années, Louise Levergneux parcourt des milliers de kilomètres pour photographier des plaques d’égout. Accompagnée de son mari, Michael, elle a capté sur pellicule des plaques d’égouts de Hull, d’Ottawa, de Montréal, de Toronto, de Chicago, et même d’Écosse.

«C’est en Écosse que l’idée m’est venue, dit-elle. Puis cette obsession m’a suivie jusqu’à la maison. Alors j’ai continué à photographier les couverts d’égouts de la région.»

— Donc vous n’avez pas vu les paysages merveilleux d’Écosse? que je lui demande.

«Pourquoi dites-vous ça?»

— Parce que vous aviez probablement toujours la tête baissée pour trouver les égouts.

«J’ai levé la tête de temps en temps, réplique-t-elle en riant. Mais c’est vrai qu’à chaque voyage que Michael et moi faisons, nous marchons des dizaines de kilomètres la tête baisée à la recherche de couverts d’égout originaux.»

Jusqu’à maintenant, Mme Levergneux a collectionné 126 photos de plaques d’égout, aussi différente les unes que les autres, qu’elle place dans des boîtiers contenant 18 photos chacun.

Ses 126 photos sont découpées dans la même forme que la plaque d’égout. Sa collection donne ainsi l’impression d’une pile de sous-verres.

«Voyez celui-ci, dit-elle en me tendant une petite photo ronde. Il s’agit du plus vieux couvert d’égout que j’aie trouvé. Il date de 1889 et il se trouve à Toronto, à l’angle des rues Bay et Wellington.»

«Et voyez celui-ci. Ce couvert d’égout sanitaire se trouve à Hull devant le 190 de la rue Durocher.

Et celui-ci...»

— Je m’excuse de vous interrompre, Mme Levergneux, mais puis-je vous poser une question?

«Bien sûr.»

— Pourquoi? Pourquoi photographier des couverts d’égouts?

«Beaucoup de gens m’ont posé cette question.»

— Je n’en doute pas.

«C’est que mon art est très autobiographique, explique-t-elle. J’ai plusieurs projets que j’ai réalisés qui touchaient soit ma vie ou la vie de Michael à travers la mienne. Ces projets donnent une idée aux gens, sans me regarder moi, de qui je suis. C’est une autre façon de voir la personne. Alors pour moi, ce qui est important, c’est qu’il faut que ce soit un couvert d’égout que j’ai aperçu en passant. C’est un moment dans ma vie. Alors dans ce sens, ça reste autobiographique et c’est une autre façon de voir de qui je suis, ce que je fais, où je me promène. Tout le monde photographie la tour Eiffel, tandis que moi, je vois les choses différemment. Je collectionne. Je fais autrement. Et j’ai la joie de dire que j’ai la plus grosse collection de plaques d’égout», ajoute-t-elle en riant. 

— Probablement la SEULE collection de plaques d’égout ! «Justement», sourit-elle.

Pendant qu’elle travaille à sa collection de plaques d’égout, Louise Levergneux poursuit en même temps un projet qu’elle a commencé il y a quatre ans. Un projet aussi original que sa collection de plaques d’égout.

«Il s’agit d’un projet de cinq ans, explique-t-elle. Je prends une photo par jour de moi-même, j’ai toujours la même pose, et je colle ces photos dans des albums de 365 pages.»

Et sur chaque page, Mme Levergneux ajoute un mot ou une phrase pour chacun des cinq sens.

Par exemple, le 2 avril 1999, à un moment donné dans la journée, elle a senti de l’ail, écouté le chant d’un oiseau, vu une dame vêtue de rouge, et ainsi de suite.

Plutôt original comme projet, faut-il admettre. Ce qui nous ramène à la question du jour... Pourquoi?

«C’est encore cette obsession en moi de collectionner des moments de ma vie, répond-elle. Ça représente également la banalité de nos actions de tous les jours. Ces actions sont importantes à la personne même, mais elles sont toutefois très banales. C’est un peu paradoxal. Ce sont des actions que tout le monde fait et que tout le monde peut ressentir. La banalité est là pour te dire que j’ai la même vie que toi.

«J’ai commencé ce projet après la mort de mon père, ajoute-t-elle. C’est un lien important dans ma vie qui venait de rompre. Alors il était très important pour mois de ressentir ces banalités, de savoir ce qui se passait avec moi. Tout ce que je faisais dans une journée devenait très important pour moi. Ce que je sentais, ce que je voyais. Ça devenait tellement important que j’ai commencé ce projet. Pour ne rien oublier.

«Tous ces projets, je ne les fais pas pour l’argent, il va sans dire. Je les fais pour moi-même, pour grandir. Je change à travers tout ça. Mais bien sûr, si quelqu’un veut acheter ma collection de couverts d’égout, je suis prête à en discuter», lance-t-elle en riant.

— Je vais passer le message, Mme Levergneux. Qui sait, peut-être que quelqu’un quelque part, partage cette même passion, cette même obsession.

«J’en doute, dit-elle. La passion pour l’art, bien sûr. Mais la passion pour des plaques d’égouts, je pense que je suis plutôt originale à ce niveau-là. Et j’aime ça comme ça.»